Culture

Tradition africaine et modernité: quel dialogue?

L’africain vit depuis plus deux siècles déjà un drame existentiel, identitaire suite à sa rencontre avec la pensée occidentale. En effet, la pensée moderne occidentale, qui a pénétrée en Afrique se présente essentiellement comme une antithèse de la culture traditionnelle africaine par sa compréhension très scientifique du monde, contrairement à celle mythologique de l’Afrique traditionnelle. Ainsi elle tend à faire disparaitre la culture africaine. Mais l’homme africain soucieux de garder son originalité tente de résister à cette culture en refusant de s’ouvrir sérieusement à l’esprit scientifique moderne malgré l’apport matériel que cette dernière apporte à son développement. Malheureusement, ce refus d’ouverture à l’esprit moderne ne permet pas au continent africain de s’affirmer dignement dans l’universel. Il s’impose donc aujourd’hui aux africains de s’ouvrir à cet esprit. Mais cette ouverture comporte un risque d’une perte d’identité africaine. L’Afrique se trouve ainsi dans un dilemme. Faut-il s’ouvrir à la rationalité moderne ou pas ? Et si oui, jusqu’où ?  Mais vu la  la conception du monde de l’esprit moderne, est-il possible d’embrasser le mode de pensée moderne occidental en restant authentiquement africain ? Cela ne va pas de soi, mais n’est pas impossible. Il faudrait donc chercher des possibilités pour y parvenir. Ainsi, nous nous interrogeons comment ouvrir la pensée traditionnelle africaine à la rationalité moderne sans altérer l’être africain? C’est à cette question que nous allons tenter de répondre par cette présente réflexion, inspirée de l’œuvre Tradition africaine et rationalité moderne du philosophe congolais Elungu.

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logo de l’Atelier tirer le meilleur de la traditon et de la modernité

Pour répondre à cette question, il est important de comprendre  la tradition africaine. Quelle est sa vision du monde ? Qu’est-ce qui la caractérise ?  Notre analyse avec Elungu, nous  permet d’avouer que la tradition africaine est un culte de la vie. En effet, en scrutant de près la tradition africaine, on s’aperçoit qu’elle se concentre essentiellement sur la notion de la vie comme vécue et non  comme concept, réfléchi, pensé rationnellement. La vie apparait comme un mystère présent partout et en tout. Ainsi, elle devient le cœur de tout l’agir et penser de l’africain traditionnel. Mais comment peut-on expliquer ce mystère de l’omniprésence de la vie ? Ce mystère de l’omniprésence trouve sa justification dans le fait que, l’homme africain, bien que faisant dans la réalité concrète une expérience personnelle de la vie, a cette certitude qu’il n’est qu’une partie de cet ensemble vital qu’est la nature, qu’il n’est pas le seul être vivant. Tout ce qui existe, pour lui est vivant. C’est ainsi que la nature apparait comme un ensemble vital auquel l’homme appartient comme tout autre. Ceci explique la relation mitigée de l’africain avec la nature et sa vision mythologique de l’univers reléguant la raison au second plan et partant rend plus compliqué la conception de l’homme comme individu, être  doué de raison, capable de maitriser la nature.

C’est ainsi que confrontée à une culture moderne où la raison et l’esprit scientifique prévalent, la tradition africaine ne cesse de se désintégrer, de s’affaiblir laissant du coup l’africain dans un drame existentiel. Celui-ci est constamment tiraillé entre une tradition affaiblie et une modernité qu’il ne maitrise plus mais qui s’impose à lui de gré ou de force.Cette déchirure est vécue par l’homme africain à tous les niveaux de sa vie donnant naissance à des sociétés africaines hybrides, incapables d’apporter leur originalité dans l’édification d’une culture universelle. Il nous parait donc qu’une ouverture de la pensée traditionnelle qu’elle soit volontaire ou forcée crée en l’africain une semblable perte d’identité. De ce fait, nous sommes en droit de nous demander pourquoi s’ouvrir à l’esprit moderne s’il doit donner à l’africain une identité ambigüe?

L’ouverture de la tradition africaine est plus que nécessaire aujourd’hui malgré le drame qu’elle pourra causer chez l’africain, cela pour plusieurs raisons dont les plus importantes sont entre autres : permettre le développement de la science et de la technologie, libérer la raison en lui faisant confiance dans la compréhension du monde, et promouvoir la liberté individuelle. En effet, l’histoire nous montre que c’est à l’époque moderne que ces valeurs ont été développées en occident d’une manière plus remarquable, ce qui a permis à l’occident de dominer le monde. De même l’Afrique qui veut s’affirmer aujourd’hui dans l’universel ne peut passer outre. Elle a besoin nécessairement de développer la science en accordant la priorité à la raison et promouvant la liberté. Ce qui malheureusement n’est pas ou faiblement développé dans la tradition. Ainsi pour en acquérir, il s’impose à l’Afrique de laisser la rationalité moderne pénétrée l’esprit traditionnel. Mais un tel projet, nous l’avons souligné, comporte un réel risque d’un renoncement de la culture africaine au dépend de la modernité s’il n’est pas bien orienté. Car la rationalité moderne est dans sa grande partie une antithèse de la tradition africaine. Alors comment faire cette ouverture sans se perdre dans l’anonymat du monde tant redouter par les africains ?

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Voilà la question qui a fait travailler tant de méninge et fait couler tant d’encre. Beaucoup de tentatives de réponses ont été apportées par d’éminents penseurs. Ces différentes réponses peuvent être résumées en trois grandes :inventer une modernité basée sur le génie traditionnel africain ; dépasser la tradition africaine pour bâtir avec les autres peuples l’universel ; renoncer au mode de pensée traditionnel en entrant dans une révolution avec soi.

La  solution qui consiste à s’appuyer sur la tradition pour entrer ou construire la modernité est celle qui prévalait pendant la période de lutte pour les indépendances et même après les indépendances. Nous trouvons parmi les auteurs qui défendent une telle position Senghor avec sa conception de la négritude, Nkrumah et son consciencisme africain, les égyptologues africains C.A.Diop, Théophile Obenga et Kange Ewane et on peut ajouter dans une certaine mesure Kä Mana, vu sa manière d’analyser  ces trois (3) derniers penseurs. Cette solution est certes louable, du fait qu’elle tente de redonner confiance aux africains en leur culture longtemps bafouée. Mais, elle pose aussi problème. Elle comporte le risque de pousser les africains à un enferment sur soi et au mépris des autres cultures. Aussi, elle révèle l’aspect très critiqué de la mentalité africaine, qui est la vision passéiste du monde, le refus du progrès. Ainsi cette solution est à prendre avec beaucoup d’attention.

L’autre tentative de réponse qui dit de faire un dépassement de la tradition africaine pour se projeter dans la mise en place de la culture universelle en tenant compte de l’évolution du monde  est  beaucoup plus défendue par cette génération d’auteurs qui, contrairement à celle d’avant les indépendances, pense que c’est en s’accrochant trop à sa tradition que l’Afrique peine à imprimer sa marque dans l’universel, en répondant absente notamment dans le domaine des sciences. Parmi les penseurs qui s’inscrivent dans cette ligne nous avons : Eboussi Boulaga et A. Kabou. Pour ces deux auteurs, les africains doivent prendre conscience de l’affaiblissement de leur culture en tenant compte du contexte actuel dans lequel ils se trouvent et donc éviter de s’enfermer dans leur culture au nom d’une africanité.  Boulaga en effet, propose une dialectique de l’authenticité qui part du discours de l’en soi au pour- autrui en passant par le pour-soi. Alors que Kabou demande de scier tout les barreaux derrière lesquels, les africains se sont enfermés au nom d’une africanité sans chercher les vrais moyens pour la construire. La solution de ces deux penseurs nous fait prendre conscience de l’ampleur du problème. Mais cette solution bien qu’elle reconnait le problème que pose la tradition africaine ne nous définit pas d’une manière explicite ce qu’elle entend par culture universelle et nous ne dit pas aussi le vrai apport de l’Afrique à sa construction. Ne faut-il pas parler d’une révolution culturelle, spirituelle africaine ?

C’est ce qu’expriment  Towa Marcien et Elungu et qui constitue une autre solution possible. En effet pour Towa, l’homme africain face à sa culture traditionnelle, doit entrer dans une révolution négative avec soi, pour espérer profiter des bienfaits de l’esprit scientifique occidental. Elungu, quant à lui, parle d’une révolution spirituelle qui doit consister à un renoncement de l’esprit traditionnel pour s’accaparer de l’esprit scientifique occidental. Ce n’est qu’à ce prix, nous dit-il, que l’Afrique peut passer « du culte de la vie à la vie de la raison ». Le travail de ses deux auteurs est appréciable, car il met l’africain face à lui et à sa culture. L’Afrique doit éviter d’accuser les autres mais plutôt voir les racines de son problème en elle-même. Toutefois, elle pose problème par le fait que nos deux auteurs se sont précipités à présenter le mode de pensée occidental comme un modèle auquel l’Afrique doit s’accommoder sans se poser trop de questions. Mais quelle solution est pour nous la mieux adaptée au problème posé ?

Le problème tel qu’il est posé ne peut avoir de solution qu’en l’africain lui-même. C’est à lui de prendre conscience de la situation dans laquelle il se trouve. Et la meilleure manière pour nous d’arriver à cette conscience est de libérer la raison de tout ce qui entrave son épanouissement. La raison doit être critique de sa propre critique. Et c’est cette raison qui doit être le leitmotiv de toutes les actions à entreprendre par l’africain pour se mettre au dessus de la mêlée tradition et modernité. Il n’est pas question de soumettre l’exercice de la raison à des traditions et des formes de philosophie préexistantes, mais de laisser la raison s’affirmer en tant que liberté créatrice comme l’affirme Elungu, en ayant comme objectif à atteindre l’épanouissement de l’Homme dans son intégralité. La seule culture acceptable en Afrique doit donc être celle qui est rationnellement raisonnable entièrement orientée vers l’humain. Il est donc hors question de négliger l’homme au nom d’une culture qu’elle soit religieuse ou ancestrale ou d’une philosophie de qui qu’elle soit. Voilà donc pour nous la source à laquelle l’Afrique doit s’inspirer aujourd’hui pour se forger une nouvelle personnalité capable d’imposer ses marques dans l’universel en dépassant toute tradition, toute culture, toute idéologie ne cherchant que l’humain. En un mot la solution au conflit tradition africaine et rationalité moderne pour parvenir à l’universel est la vie de la raison rationnelle tendue entièrement vers l’humain.